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A-t-on le cinéma qu’on mérite ?

avril 17, 2010 7 commentaires

Par Julie Nado

Une fois de temps à temps, comme ça, parce que je m’ennuie, ou plus souvent parce que sa dernière chronique a fait des vagues et qu’on en parle dans mon entourage, je lis Patrick Lagacé sur Cyberpresse. La plupart du temps, je considère que ça ne vaut pas tellement la peine de réagir. Pourquoi ajouter une voix de plus à la « communauté de placoteux » dont parlait Lise Bissonnette récemment ? Deux raisons : la rigueur et le cinéma roumain. Je m’explique.

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J’aime la rigueur. Beaucoup. Et j’ai un problème avec les gens, surtout les journalistes, qui manquent de rigueur dans leur travail. Or, peut-être que je me trompe en qualifiant Patrick Lagacé de journaliste, puisqu’il se présente plutôt en début de chronique comme un « travailleur de l’information ».

Un travailleur de l’information, qu’est-ce que ça mange en hiver ? De l’opinion, apparemment. Pas des faits. Des approximations, plutôt. Vous connaissez l’expression anglaise « social butterfly », qui donne « papillon social » dans une traduction littérale maladroite ? Elle désigne ces gens qui, à l’aise en société, virevoltent d’une conversation à l’autre, butinant plusieurs sujets à la fois. Ces papillons sociaux donnent l’impression de demeurer à la surface des choses. À l’ère d’Internet, le « social butterfly » devient ce que j’appellerais un papillon médiatique. Quand je lis M. Lagacé, et surtout quand je considère les sujets qu’il aborde dans ses chroniques, j’ai souvent cette image d’un papillon qui vole au gré du vent, sans trajectoire cohérente, se laissant porter par l’air du temps. Il n’est pas le seul. Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Je pense à des écrivains tels que Rousseau ou Robert Walser, qui ont érigé la promenade en art littéraire. Seulement, voilà, je doute que ce soit la tâche d’un « travailleur de l’information », qu’il soit journaliste ou chroniqueur.

Car que nous apprend réellement M. Lagacé sur l’entrevue que Denys Arcand a accordée à Stéphan Bureau ? Très peu, en fin de compte. L’analyse qu’il en fait tient dans cette équation : je reviens d’Haïti et la vie au Québec me paraît horriblement drabe. Denys Arcand raconte à Stéphan Bureau que « Y a rien, dans nos vies. ». Je saute sur l’occasion pour arrimer ma déprime saisonnière aux réflexions d’un cinéaste reconnu et je conclus en m’attaquant au cinéma québécois des dernières années. Ah, l’art du raccourci, n’est-ce pas ?

D’un ton condescendant, le chroniqueur établit un lien entre le caractère intimiste des films québécois récents et le vide qu’il perçoit dans notre société. Pas de grands bouleversements, alors on se regarde le nombril et on fait des films en conséquence. Autrement dit, on a le cinéma qu’on  mérite.

Depuis quelques années, nous avons eu la chance ici de voir un certain nombre de films roumains de qualité, que ce soit dans les festivals, au cinéma Ex-Centris ou au Cinéma du Parc. Que se passe-t-il dans ces films ? Souvent, il ne se passe rien. On achète un cochon de son beau-frère mais il nous le livre vivant dans notre HLM et il faut trouver une manière de le tuer si on veut le manger. Un village se prépare pour la visite de membres éminents du Parti communiste, mobilisant ainsi tous ses habitants et provoquant une effervescence hors du commun, pour finalement apprendre que l’itinéraire des dignitaires a été modifié et que tous ces efforts ont été en vain. (Contes de l’âge d’or) Un vieil homme malade erre d’hôpital en hôpital pendant une nuit entière. (La Mort de Dante Lazarescu) Le jour du 20e anniversaire de la révolution roumaine, un débat télévisé à la chaîne communautaire d’une petite ville apprend à ses habitants que la révolution n’a pas vraiment eu lieu chez eux, que personne n’a été suffisamment courageux pour sortir dans la rue avant que le couple Ceausescu n’ait quitté Bucarest. (12h08 à l’est de Bucarest). Il ne se passe presque rien dans les films roumains : pas de guerre tragique ni d’épisodes glorieux de résistance au communisme, très peu de personnages promis à un noble destin, des villes grises, des campagnes désertées. Et pourtant, il s’agit à mon sens d’un des cinémas nationaux les plus fascinants du moment. La Roumanie nous offre des films qui, à partir de sujets peu glorieux, créent un univers fait d’absurde et de tragédie du quotidien, d’humour et de lucidité. Comme chacun sait, le sujet ne fait pas l’oeuvre. Et le cinéma québécois ne fait pas exception à la règle.

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À votre place, j’irais chercher mes analyses socio-cinématographiques ailleurs que dans La Presse. M. Lagacé ne semble pas s’y entendre beaucoup dans le domaine. En fin de chronique, il écrit :

« Le cinéma n’est que le reflet d’une époque.

Or, s’il ne se passe rien, dans l’époque, comment tu veux faire des films comme Les ordres ou Réjeanne Padovani? »

C’est à se demander si le chroniqueur-vedette de La Presse a vu Réjeanne Padovani ou s’il joue les provocateurs peu subtils. Dans ce film, il est question des relations troubles entre la mafia, les hommes politiques et le monde de la construction. Avez-vous, comme moi, une désagréable impression de déjà-vu ?

Ce qui me déprime, contrairement à d’autres, ce n’est pas qu’il ne se passe rien ; non, ce qui me déprime, c’est ce pressentiment tenace que l’histoire du Québec est en train d’effectuer une grande boucle. En d’autres mots, que nous sommes en train de revenir en arrière et que nous avons justement droit, en ce moment, à un triste remake de Réjeanne Padovani.

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Peut-on faire confiance à La Presse ?

octobre 7, 2009 7 commentaires

Étude de cas: Le portrait de Richard Bergeron, chef de Projet Montréal.

Par Julie Nadeau Lavigne

Vous intéressez-vous aux élections municipales ? Moi, oui.

J’habite Montréal depuis cinq ans et, cette année, pour la première fois, me voilà dûment inscrite sur la liste électorale. Je lis les journaux, accumule des informations sur les programmes respectifs des principaux partis et fais connaissance avec les candidats de mon arrondissement.

Je lis en outre avec grand intérêt le blogue de Louis Préfontaine qui, cette semaine, mettait en relief le traitement (ou plutôt l’absence de traitement) réservé à Richard Bergeron dans les médias. Dans son billet, M. Préfontaine dénonce le fait que le chef de Projet Montréal, lorsqu’il n’est pas carrément boudé par les journaux et bulletins de nouvelles (sauf Infoman !), devient l’objet d’attaques grossières de la part de certaines journalistes de La Presse, notamment Lysiane Gagnon et Michèle Ouimet.

Celle-ci, dans l’édition du 5 octobre, faisait un portrait de Richard Bergeron. J’ai lu avec attention ce portrait et vous présente ici, pour la première fois, un essai d’analyse de discours ou, comme aiment le dire les Zapartistes, de « décodage de bullshit ». *

Richard Bergeron y est présenté comme un extrémiste aux « convictions fortes qui frisent l’obsession » : « urbain pur et dur », musulman (même s’il n’est pas pratiquant), adepte de la théorie du complot, et en plus il fume ! Enfer et damnation ! Tremblay et Harel fument-ils ? Vite, je veux le savoir, sinon comment pourrai-je faire un choix éclairé le 1er novembre ?

Mais je m’emporte. Soyons rationnels. Allons-y paragraphe par paragraphe.

L’introduction est somme toute classique et note la montée dans les sondages de Projet Montréal :

« Cet homme, dont la notoriété s’est longtemps limitée au Plateau Mont-Royal, donne du fil à retordre à ses rivaux, Gérald Tremblay et Louise Harel. Qui est Richard Bergeron ? Portrait d’un franc-tireur. »

Mme Ouimet nous apprend, tout en précisant qu’elle enfile ses bottes (???), qu’elle a « confessé » M. Bergeron pendant une heure et demie. Avec ce mot tout simple, le ton est donné : qui dit confession dit fautes. Elle aurait pu choisir de recueillir ses confidences ou de l’interroger.

Notez bien ici le champ sémantique religieux, qui sera récurrent tout au long du texte. Quelles sont les fautes de Richard Bergeron ? Le premier tiers de l’article y est consacré. D’abord, il fume. Ensuite, il a déjà écrit des choses discutables sur le 11 septembre 2001. Et la cerise sur le sundae ? Il est musulman :

«Il s’est converti à l’islam au début des années 90 pour épouser la femme de sa vie, Amina.

« J’avais 35 ans et j’ai eu le coup de foudre », a-t-il dit.

Amina est marocaine. Ils ont eu une fille qui est musulmane. « Je me suis converti par respect pour mes beaux-parents, mais je ne pratique pas, a-t-il précisé. Amina non plus. » »

Jusqu’ici, tout va bien. On comprend le parcours de M.Bergeron et les raisons de sa conversion. Les choses se gâtent lorsque Mme Ouimet se sent obligée d’ajouter :

« Ses belles-soeurs et sa belle-mère vivent au Maroc. Elles portent toutes le voile. »

Et sa belle-arrière-grand-mère, elle ? Portait-elle le voile ? Est-ce que le petit cousin de la deuxième génération prie cinq fois par jour ?

Et c’est ici que j’ai envie de dire : bullshit.

Richard Bergeron et son épouse sont musulmans non-pratiquants. Évidemment, l’islam n’est jamais modéré, tout le monde le sait. Aussitôt que quelqu’un, quelque part, mentionne l’islam, il faut dire que sa tante par alliance porte le voile. Même si tout ceci n’a absolument aucun rapport avec le candidat à la mairie de Montréal. NON PERTINENT.

Je pourrais continuer longtemps, mais je me contenterai de relever encore une ou deux manipulations sémiologiques de Michèle Ouimet. Après avoir parlé de l’enfance difficile de M.Bergeron, notre journaliste revient à la charge :

« Il a aussi des convictions fortes qui frisent l’obsession. Il est contre les autos, pour les transports en commun. C’est presque une religion. »

Religion ? Ah oui, c’est vrai, il est musulman. En plus, il a des convictions obsessives. Je commence à avoir peur.

« Obstination, un mot qui définit bien Richard Bergeron. »
Pas persévérance, pas ténacité, non : obstination.

Et finalement, une petite charge contre les intellos :

« R.B. a des diplômes longs comme le bras : baccalauréat en architecture, maîtrise en urbanisme, doctorat en aménagement. »

Notez ici le sens négatif subtil qui sous-tient toute la phrase. M. Bergeron ne possède pas une liste impressionnante de diplômes, il n’a pas étudié de manière approfondie des sujets qui sont au coeur même de l’aménagement et du développement d’une ville ; non, il a « des diplômes longs comme le bras ».

Ce texte s’avère donc un modèle de manipulation du lectorat et de mauvaise foi patente, deux éléments très peu dignes d’une journaliste.

Toute la première partie, déguisée en portrait de l’homme, est parsemée de subtiles connotations péjoratives. Ce n’est qu’à partir de la seconde partie qu’on apprend des faits véritablement pertinents sur la carrière de Richard Bergeron. Il est alors question du litige avec son ancien employeur pour des raisons de conflits d’intérêts. Enfin ! Voilà un sujet qui m’interpelle en tant qu’électrice qui aura à choisir son futur maire.

Mme Ouimet poursuit avec un résumé des tractations qui ont suivi l’arrivée de Louise Harel dans la course à la mairie et comment on a tenté de convaincre M. Bergeron de retirer sa candidature. De plus en plus intéressant.

Malheureusement, il m’est difficile d’accorder de la crédibilité à Michèle Ouimet après avoir lu la première partie de son article. Comment pourrais-je être sûre qu’elle ne tente pas de me manipuler ?

Presse_ne_pas_avaler
Source

Le mot de la fin : soyez vigilants. Il est si facile de faire dire ce que l’on veut aux mots.

*Si j’étais abonnée à La Presse, ceci pourrait devenir une catégorie à part entière du blogue…

Des jardins et des villes

paru le mardi 23 juin 2009 dans Alternatives
par Amélie TENDLAND

Le toit d’un pavillon de l’UQAM, un site bétonné de l’est de
Montréal, un programme en réintégration sociale, une distribution de produits frais aux banques alimentaires ; l’agriculture urbaine au Québec se décline désormais en une foule de projets écologiques et solidaires.

Cette année, une soixantaine de jardins collectifs sont cultivés un peu partout au Québec. Contrairement aux jardins communautaires, ces potagers sont entretenus collectivement, plutôt qu’en lots individuels. Majoritairement implantés à Montréal (40), les jardins collectifs sont gérés par des groupes communautaires, sur des terrains urbains prêtés par diverses institutions publiques ou privées.

La Croisée de Longueuil Jardin collectif La croisée de Longueuil. RJCQ

« L’idée est qu’une communauté s’approprie un endroit qui ne lui appartient pas, qu’elle y fasse du jardinage et y développe de nouveaux espaces verts », explique Ismaël Hautecoeur, président du Regroupement des jardins collectifs du Québec (RJCQ) et responsable de l’agriculture urbaine chez Alternatives. Crée en 2007, le RJCQ s’est donné pour mission de soutenir et aider les initiatives de jardinage collectif dans la province.

Jardins solidaires

Apparus au Québec il y a plus de 10 ans, ces jardins solidaires, comme on les appelle en France, ont pour première vocation l’apprentissage des rudiments du jardinage, à l’aide d’un horticulteur animateur qui assure aussi la cohérence et la constance du potager. « On cherche à développer l’autonomie des gens, à lutter contre l’exclusion sociale, à favoriser la mixité sociale, à assurer leur sécurité alimentaire », précise M. Hautecoeur. Le tout avec une agriculture biologique pratiquée dans une optique écologique.

La mission de ces potagers collectifs ne s’arrête toutefois pas là. De nombreux jardins, souvent nés des tables de concertation en sécurité alimentaire, offrent des programmes adaptés aux besoins de la communauté dans laquelle ils sont implantés. La maison de quartier Villeray à Montréal gère par exemple des jardins collectifs entretenus par des élèves du primaire et du secondaire, ainsi que le jardin du HLM Pontbriand, destiné aux personnes âgées et à mobilité réduite. Au jardin collectif de Saint-Jérôme, on pratique la phytothérapie avec des personnes ayant des problèmes de santé mentale.

Certains potagers solidaires offrent également des programmes de réinsertion sociale. L’organisme La croisée de Longueuil offre depuis maintenant neuf ans une formation en horticulture. Peter Vorias, l’animateur horticulteur, explique que le cours « Horticulture maraîchère et ornementale écologique  » est ouvert à toute personne âgée de 18 à 65 ans. La formation de 300 heures est reconnue par la commission scolaire et financée par Emploi-Québec. «  C’est un très bon programme de réinsertion au travail. Cette année, nous sommes une quarantaine de personnes, bénévoles et étudiants, à cultiver le jardin de quatre hectares », précise M. Vorias.

La récolte des jardins collectifs est remise aux bénévoles qui y travaillent. Les surplus sont généralement refilés aux banques alimentaires du quartier. Certaines banques alimentaires possèdent par ailleurs leurs propres jardins collectifs. Par exemple, Moisson Québec en gère quatre, permettant ainsi aux plus démunis de la capitale d’avoir accès à des produits frais et locaux.

Sur les toits, sur les balcons

Depuis quelques années, l’agriculture urbaine au Québec ne se limite plus aux terrains, mais se pratique désormais, et de plus en plus, hors sol. Né en 2003, le projet Des Jardins sur les toits d’Alternatives offre la possibilité de pratiquer le jardinage dans des bacs à réserve d’eau sur les balcons, les toits et les sols contaminés. Responsable du projet chez Alternatives, Ismaël Hautecoeur indique que plus de 500 bacs ont été vendus ce printemps. Capteurs d’eau de pluie, ces bacs recyclés permettent de 3 à 5 jours d’autonomie en eau.

Dans le même esprit que les jardins collectifs, l’organisme s’occupe de plusieurs projets à Montréal et à l’étranger. Dans la métropole, le principal jardin de démonstration du groupe se trouve en plein cœur du campus McGill. Bénévoles et jardiniers y cultivent des légumes pour le service alimentaire de la popote du Santropol roulant. Alternatives a lancé également un potager sur le toit du pavillon de Design de l’UQAM, sur le toit du Patro le Prévost, un autre sur le toit d’un HLM à Outremont.

jardin UQAMUQAM

M. Hautecoeur précise que ces jardins de démonstration et d’expérimentation permettent d’offrir à la communauté (étudiants en aménagement urbain, membres d’une coopérative d’habitation ou simples citoyens) des modèles et une expertise pour cette agriculture novatrice.

Le choix de l’emplacement de certains jardins n’est d’ailleurs pas le fruit d’un hasard. « Avec McGill, nous avons ciblé un site prestigieux afin de changer la perception qu’ont les gens de l’agriculture, qui est trop souvent vue en ville comme une chose réservée aux pauvres. En mettant en valeur certains sites, nous voulions montrer l’esthétique des jardins urbains et casser les perceptions et les habitudes des gens  », explique M. Hautecoeur.

Selon l’architecte paysagiste, les choses vont bon train aujourd’hui pour l’agriculture urbaine dont le mouvement de base en né il y a maintenant 10 ans au Québec. « Il y a encore 5 ans, le projet Des jardins sur les toits apparaissait comme une aberration, maintenant, ces jardins poussent partout », conclut-il.

Pour en savoir plus: le regroupement des jardins collectifs du Québec.

Le grain de sel de Julie

avril 8, 2009 1 commentaire

Les petits récits d’Amélie accueille une nouvelle venue !

Roulement de tambours, une nouvelle voix s’emmène sur le blogue. Julie étudie la littérature à l’UQAM, se passionne pour la culture, la politique, l’humour, les voyages et pour bien d’autres choses. Elle aime bien y mettre son grain de sel, parfois grinçant, quelquefois éclairant, de temps en temps hilarant et à tous les coups pertinent.

Bienvenue Julie, nous voilà maintenant deux aux aguets.

Un pour tous tous pour un à l’UQAM

Étudiants et Recteur appuient la grève des profs.

Les Zapartistes, dont je suis moi-même une fervente admiratrice (ainsi qu’Amélie qui, sur ce blogue, ne tarit pas d’éloges à propos de ce groupe spécialisé dans l’humour dit politique), ont glissé dans leur sketch intitulé « Intégration des immigrants » une pointe à la fois très méchante et très drôle à propos de l’UQAM.

Le « professeur » de cette classe d’intégration fictive, interprété par François Parenteau, traite d’éducation supérieure et rappelle que les frais de scolarité ont été dégelés. Il poursuit : « Vous pourrez donc en profiter pour vous endetter, ce qui créera des liens d’enracinement solides et durables entre vous et votre institution bancaire. Mais vous pourrez aussi vous qualifier dans un emploi d’avenir, approfondir vos connaissances et fréquenter des gens stimulants – ou encore, vous pouvez aller à l’UQAM. »

Comme plusieurs étudiants de l’UQAM, j’ai beaucoup ri – jaune, mais j’ai ri. Car cette blague est révélatrice des préjugés tenaces que bon nombre de Québécois entretiennent par rapport à cette université. Et ces préjugés sont légion. L’UQAM est perçue comme la parente pauvre des universités montréalaises, comme une université de seconde zone où l’on atterrit lorsque d’autres établissements, plus prestigieux ou aux programmes plus contingentés, ont refusé notre candidature.

Je serais pourtant curieuse de connaître le nombre d’étudiants qui se sont véritablement inscrits à l’UQAM « par défaut ». Pour ma part, l’UQAM a toujours possédé une aura de créativité, de flexibilité et d’ouverture qui m’a attirée dans ses rangs. Au-delà des représentations que l’on se fait de l’UQAM, à tort ou à raison, il y a une réalité irréfutable : il ne s’agit pas d’une université comme les autres.

En ces temps de grève du syndicat des professeurs, qui dure depuis bientôt trois semaines, il m’apparaît important de rappeler quelques faits.

1. Selon le rapport de la firme Aon, déposé le 17 mars 2009, les professeurs de l’UQAM sont payés, en moyenne, 10 % de moins que les professeurs des autres universités québécoises.

2. L’UQAM est l’université qui contient le plus grand nombre d’étudiants, mais aussi le plus petit nombre de professeurs.

3. Les professeurs exigent, entre autres, l’embauche de 300 professeurs, pour faire améliorer le ratio professeur/étudiants qui est de 1/27 (1/21 en moyenne dans les autres universités).

4. Environ 40% des étudiants de l’UQAM font partie de la première génération de leur famille à accéder aux études supérieures.

5. À l’UQAM, un étudiant sur deux travaille en même temps qu’il étudie à temps partiel.

6. Le gouvernement octroie des subventions aux universités selon le nombre d’étudiants inscrits à temps plein, ce qui pénalise grandement l’UQAM.

Même Claude Corbo, le recteur de l’UQAM, reconnaît que les demandes du SPUQ (Syndicat des professeurs) sont légitimes. Dans une lettre envoyée aux professeurs le 23 mars 2009, il écrit :

« Au départ, je rappelle que je suis professeur dans cette Université; que j’ai encore très récemment pratiqué ce métier à la pleine satisfaction de mon assemblée départementale. Je rappelle cet état de choses pour établir très clairement que je comprends très bien ce qui vous préoccupe. Je connais les conditions dans lesquelles nous enseignons. Entre 1997 et 2007, la moyenne d’inscriptions à mes propres cours est passée de 60 à 80. Je peux attester personnellement du poids que représentent dans le quotidien l’enseignement de quatre cours par année plus la recherche plus les services à la communauté. Et je l’ai observé chez mes collègues. Le métier de professeur d’université offre de grands bonheurs mais il est très exigeant. Je rejette donc vigoureusement les jugements des personnes qui pensent que nous nous la coulons douce. J’ai mesuré sur le terrain le manque de ressources de toutes catégories, à commencer par le manque de postes de professeurs. J’ai vécu comme professeur le sous-financement de l’UQAM que je m’efforce de faire corriger depuis que je suis recteur. »

(lettre publiée sur le site du SPUQ : http://girofle2.telecom.uqam.ca/calend/courriel-com/editeur_afficheur.php?CodeMAIL=2848)

débatdesociete

Depuis 2005, l’UQAM a été la scène de plusieurs grèves, majoritairement menées par les associations étudiantes. Les revendications, si elles diffèrent légèrement d’une grève à l’autre, s’articulent autour de deux grandes idées : l’accessibilité aux études et la qualité de la formation. Cette fois-ci, la grève des professeurs soulève les mêmes questions : quel genre d’université voulons-nous ? Qu’est-ce que l’UQAM, quelle est sa spécificité et est-ce que cela vaut la peine de lutter pour la préserver ? Alors qu’on cesse de parler à tort et à travers, de traiter les professeurs (et les étudiants) d’enfants gâtés, de dire qu’en temps de crise, il faut se serrer la ceinture. L’UQAM se serre la ceinture depuis quarante ans. Si le gouvernement laisse la situation dégénérer, cette université qui joue un rôle important dans la société québécoise ne sera plus bientôt que l’ombre d’elle-même. Loi 101, Caisse de dépôt et placement, UQAM : même combat. Ce sont des réalisations québécoises dont nous pouvons et devons être fiers. Notre indifférence à leur égard risque de nous jouer des tours dans quelques années.

Julie Nadeau Lavigne
étudiante à la maîtrise, UQAM

Réponse à Madame Bombardier

décembre 12, 2007 Laisser un commentaire

Il y a quelques temps, Denise Bombardier publiait la chronique qui suit, à propos de la grève des étudiants de novembre dernier.

Étudiante au baccalauréat en études littéraires à l’UQAM, Julie Nadeau Lavigne, lui répondait quelques jours plus tard… dans une lettre qui ne fut pas publiée par le Devoir.

La lettre de Julie suit le texte de Mme Bombardier.

Le Devoir
IDÉES, samedi, 17 novembre 2007

Désolante routine

Bombardier, Denise


Le mot ne s’applique pas qu’aux aléas de la vie amoureuse. Il n’est pas réservé uniquement aux aspects négatifs du travail. Il est au coeur de la vie politique et sociale. Dans cette optique, les manifestations étudiantes de cette semaine, avec leur lot d’agitation et de bêtises délinquantes, appartiennent à une routine estudiantine.

On s’ennuie, on cherche l’émoustillement, on revêt l’uniforme de l’exploité social et du redresseur de torts, on n’a pas réglé ses problèmes avec l’autorité, on croit à l’abolition des droits de scolarité comme les générations précédentes ont cru tour à tour au peace and love, au karma, à la révolution sexuelle et à l’exploitation de l’homme par l’homme, et on descend dans la rue fiévreux, vaguement inquiets, et on se prend pour des moines birmans qu’on a vus sur YouTube. Cela déplaira suprêmement aux adorateurs jeunistes et à ceux parmi les jeunes qui estiment qu’on doit les idolâtrer en vertu de leur âge, faute de quoi on appartient au camp des vieux méprisants, mais cette descente dans les rues relève de l’enfantillage réactionnaire de privilégiés qui pratiquent le nombrilisme social.

S’il n’est pas facile d’être jeune de nos jours, comment qualifier l’époque où, à 25 ans, les garçons et les filles étaient déjà parents de deux ou trois enfants qu’ils avaient la responsabilité de faire vivre? Le père travaillait, avait peu de temps pour épanouir son «moi» dans des loisirs divers, et les mères n’avaient pas de psychologues pour les éclairer sur la façon de développer leur «estime de soi». À 20 ans, on était adulte, au sens de «responsable», et on rêvait qu’un jour nos enfants auraient une vie plus facile. À vrai dire, ces générations ont tellement rêvé l’avenir qu’une partie d’entre elles s’est refusée à contrarier et à contraindre ses propres enfants, avec le résultat qu’elle n’a pas su les élever pour faire face aux réalités de ce monde contemporain rempli de contradictions.

Quand on a appris que tout nous est dû, que le «système» est pourri, que toute autorité est symbole d’exploitation, qu’une institution comme l’université est un instrument de domination capitaliste, qu’entre un recteur et George W. Bush il n’y a qu’une différence de degré dans l’horreur, quand on estime que la société doit payer nos études sans contrôle excessif de la qualité du rendement, on descend dans la rue pour que la répression policière se mette en branle et que, tachés de sang, on crie à la dictature. C’est peu dire qu’on se fiche des autres étudiants, ces confrères aliénés et futurs exploiteurs du système pourri, qui éprouvent peu d’enthousiasme devant notre saine révolte.

Eh bien, y en a marre de ces plaintes appuyées sur des statistiques tronquées ou complaisantes à propos des conséquences catastrophiques d’un dégel des droits de scolarité sur les inscriptions. Avec le plus bas taux de droits au Canada, le nombre d’étudiants universitaires au Québec n’est pas supérieur à celui des autres provinces, ce qui démontrerait qu’il n’y a pas de cause à effet direct entre le prix de la scolarité et la fréquentation universitaire. Des étudiants crient leur indignation au dégel des droits, à hauteur de 50 $ par semestre; d’autres, au nom de leur droit à l’éducation, exigent l’abolition pure et simple de ces mêmes droits, et tous ces jeunes donnent à penser qu’ils sont des victimes alors qu’ils constituent les privilégiés de leur génération, dont les trois quarts n’accèdent pas au niveau universitaire.

Dans la rue, nous sommes face à un lobby de jeunes qui enrobent un discours d’arrière-garde construit sur leurs intérêts particuliers en un prêchi-prêcha où il est question, pêle-mêle, de démocratie, de répression politique et policière, de combat contre l’injustice et d’inégalités sociales. Oui, il y a un sous-financement universitaire; oui, il y a eu incurie et une gestion irresponsable à l’UQAM; mais qui peut croire que c’est dans ces manifestations où s’expriment des indignations gonflées à l’hélium idéologique par des professeurs complaisants dont la lecture sociale s’inspire de la gauche périmée que se trouve la solution aux vrais problèmes de l’enseignement supérieur?

Ces obsédés du gel des droits de scolarité ou de leur abolition sont de mauvais citoyens dans la mesure où ils refusent de faire un léger effort personnel supplémentaire afin de financer l’université comme les autres contribuables. Ces jeunes à qui tout est dû croient aussi à l’assistanat et se fichent bien de ceux qui les suivent. «Après moi le déluge!» pourrait être leur slogan. Faut-il rappeler cependant qu’ils ont eu des maîtres à penser avec ces professeurs baby-boomers, le coeur à gauche dégoulinant de bien-pensance, fonds de retraite et sécurité d’emploi bien encastrés à droite? Ceux-ci ont prémuni leurs étudiants contre tous les salauds de la Terre boursicoteurs, spéculateurs et créateurs d’emplois, aliénants, il va sans dire.

Enfin, n’oublions pas que la majorité des étudiants universitaires proviennent toujours des strates sociales supérieures et qu’en les mettant si peu à contribution pour le financement de l’université, l’État favorise ces mêmes classes supérieures au détriment des jeunes des classes défavorisées. Pour employer le langage des forces vives descendues dans la rue ces derniers jours, on pourrait dire que l’État perpétue l’exploitation des pauvres par les plus riches. C’est ce qu’on appelle l’effet pervers.

http://www.ledevoir.com/2007/11/17/164736.html


En réponse à la chronique de Denise Bombardier, « Désolante routine », publiée dans le Devoir des samedi 17 et dimanche 18 novembre 2007.

Mme Bombardier,

Suite à la lecture de votre chronique de samedi dernier, permettez-moi de vous annoncer que vous gagnez la palme du mépris envers les étudiants, et ce haut-la-main. Lors des deux dernières grèves auxquelles j’ai participé en tant qu’étudiante à l’UQAM (la précédente étant celle de 2005 pour protester contre les coupures effectuées dans le système d’aide financière), rarement ai-je eu l’occasion de lire un texte aussi blessant, drapé de surcroît dans une mauvaise foi inouïe. J’aimerais vous expliquer, en deux points brefs, pourquoi votre chronique m’apparaît d’abord comme un dénigrement pur et simple des étudiants grévistes et ensuite comme une simplification à outrance des facteurs qui ont entraîné la grève.

En quoi votre chronique était-elle méprisante ? Je commence en vous citant : « on se prend pour des moines birmans qu’on a vus sur YouTube ». Réalisez-vous que, nombreux parmi les grévistes et les manifestants, il y avait des étudiants en histoire, en science politique, en philosophie, c’est-à-dire des gens plongés dans l’étude et l’analyse de la société et de la conscience que cette société a d’elle-même ? Comment pouvez-vous associer ces personnes à des incultes abonnés à Internet qui ne doivent leur connaissance des récents événements en Birmanie qu’à un site de partage de vidéos ? Ce faisant, vous catégorisez un peu trop facilement, mais surtout vous rabaissez de manière tout à fait gratuite des citoyens qui ont fait un choix réfléchi en choisissant de manifester leur désaccord face au dégel des frais de scolarité. Votre rhétorique amène vos lecteurs à penser qu’en effet, les étudiants qui manifestent ne sont qu’une pâle copie de ces moines qui manifestent au risque de leur vie pour la démocratie ; qu’ils ne font que singer d’autres mouvements de protestation et que leur propre cause ne vaut pas la peine d’être défendue. Je le répète, ce type de discours m’apparaît tout à fait malhonnête.

D’autre part, cette grève qui vient de se terminer peut essuyer de nombreux reproches, mais pas pour les raisons que vous croyez. Permettez-moi de vous exposer ma vision des choses, en tant qu’étudiante. Des deux grèves que j’ai connues, même si elle fut la plus courte, celle-ci fut la plus sale des deux, la plus décevante. J’ai vu des étudiants franchir des « piquets de grève », c’est-à-dire essayer d’obtenir que le cours ait lieu même si la moitié de la classe, respectueuse du choix démocratique fait en assemblée générale, était absente. J’ai vu une administration, celle de l’UQAM, nier elle aussi l’autorité des choix faits en assemblée générale en qualifiant dédaigneusement de « boycott des cours » une grève votée dans les règles. J’ai vu un gouvernement apathique et sûr de lui parce que sachant bien, au fond, que les médias se chargeraient de faire perdre toute crédibilité au mouvement étudiant.

Heureusement, j’ai aussi vu des assemblées générales bien organisées et des participants respectueux des opinions divergentes quelles qu’elles soient. J’ai vu des membres du RATS (Rassemblement des artistes très sensibilisés) redoubler d’imagination pour faire passer notre message. J’ai vu une grande lucidité, mais pas de cette lucidité qui écrase l’espoir. Et par-dessus tout, j’ai vu des gens qui, eux, osent dire au gouvernement de Jean Charest que ce Québec qu’il en train de nous mijoter, nous n’en voulons pas. Que ce n’est pas ainsi que nous voyons notre avenir. La question des frais de scolarité n’est qu’un élément parmi tant d’autres. Oui, parmi nous, il y a quelques anarchistes, quelques aspirants Che Guevara nourris de rhétorique marxisante, quelques vandales. Mais le mouvement étudiant n’a jamais été parfaitement harmonieux : des sons discordants peuvent et doivent se faire entendre. Cependant, le fait que vous preniez appui sur ce fait évident pour discréditer notre démarche démontre un certain manque de discernement de votre part. Je vous cite une seconde fois : « mais qui peut croire que c’est dans ces manifestations où s’expriment des indignations gonflées à l’hélium idéologique par des professeurs complaisants dont la lecture sociale s’inspire de la gauche périmée que se trouve la solution aux problèmes de l’enseignement supérieur ? » Je passerai outre le fait que vous infantilisez les étudiants en les présentant comme des êtres incapables d’ébaucher une pensée qui leur est propre, comme des perroquets répétant les discours de leurs professeurs (j’exagère mon interprétation de vos mots, mais à peine…). Eh bien, si nous ne sommes pas la solution, nous sommes au moins la sonnette d’alarme. Si les étudiants ne descendent pas dans la rue pour défendre l’accessibilité aux études et pour dénoncer un plan de redressement qui met en péril la mission de l’UQAM, qui le fera à notre place ? Pas vous, si j’ai bien compris.

Julie Nadeau Lavigne
Étudiante au baccalauréat en études littéraires à l’UQAM