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A-t-on le cinéma qu’on mérite ?

avril 17, 2010 7 commentaires

Par Julie Nado

Une fois de temps à temps, comme ça, parce que je m’ennuie, ou plus souvent parce que sa dernière chronique a fait des vagues et qu’on en parle dans mon entourage, je lis Patrick Lagacé sur Cyberpresse. La plupart du temps, je considère que ça ne vaut pas tellement la peine de réagir. Pourquoi ajouter une voix de plus à la « communauté de placoteux » dont parlait Lise Bissonnette récemment ? Deux raisons : la rigueur et le cinéma roumain. Je m’explique.

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J’aime la rigueur. Beaucoup. Et j’ai un problème avec les gens, surtout les journalistes, qui manquent de rigueur dans leur travail. Or, peut-être que je me trompe en qualifiant Patrick Lagacé de journaliste, puisqu’il se présente plutôt en début de chronique comme un « travailleur de l’information ».

Un travailleur de l’information, qu’est-ce que ça mange en hiver ? De l’opinion, apparemment. Pas des faits. Des approximations, plutôt. Vous connaissez l’expression anglaise « social butterfly », qui donne « papillon social » dans une traduction littérale maladroite ? Elle désigne ces gens qui, à l’aise en société, virevoltent d’une conversation à l’autre, butinant plusieurs sujets à la fois. Ces papillons sociaux donnent l’impression de demeurer à la surface des choses. À l’ère d’Internet, le « social butterfly » devient ce que j’appellerais un papillon médiatique. Quand je lis M. Lagacé, et surtout quand je considère les sujets qu’il aborde dans ses chroniques, j’ai souvent cette image d’un papillon qui vole au gré du vent, sans trajectoire cohérente, se laissant porter par l’air du temps. Il n’est pas le seul. Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Je pense à des écrivains tels que Rousseau ou Robert Walser, qui ont érigé la promenade en art littéraire. Seulement, voilà, je doute que ce soit la tâche d’un « travailleur de l’information », qu’il soit journaliste ou chroniqueur.

Car que nous apprend réellement M. Lagacé sur l’entrevue que Denys Arcand a accordée à Stéphan Bureau ? Très peu, en fin de compte. L’analyse qu’il en fait tient dans cette équation : je reviens d’Haïti et la vie au Québec me paraît horriblement drabe. Denys Arcand raconte à Stéphan Bureau que « Y a rien, dans nos vies. ». Je saute sur l’occasion pour arrimer ma déprime saisonnière aux réflexions d’un cinéaste reconnu et je conclus en m’attaquant au cinéma québécois des dernières années. Ah, l’art du raccourci, n’est-ce pas ?

D’un ton condescendant, le chroniqueur établit un lien entre le caractère intimiste des films québécois récents et le vide qu’il perçoit dans notre société. Pas de grands bouleversements, alors on se regarde le nombril et on fait des films en conséquence. Autrement dit, on a le cinéma qu’on  mérite.

Depuis quelques années, nous avons eu la chance ici de voir un certain nombre de films roumains de qualité, que ce soit dans les festivals, au cinéma Ex-Centris ou au Cinéma du Parc. Que se passe-t-il dans ces films ? Souvent, il ne se passe rien. On achète un cochon de son beau-frère mais il nous le livre vivant dans notre HLM et il faut trouver une manière de le tuer si on veut le manger. Un village se prépare pour la visite de membres éminents du Parti communiste, mobilisant ainsi tous ses habitants et provoquant une effervescence hors du commun, pour finalement apprendre que l’itinéraire des dignitaires a été modifié et que tous ces efforts ont été en vain. (Contes de l’âge d’or) Un vieil homme malade erre d’hôpital en hôpital pendant une nuit entière. (La Mort de Dante Lazarescu) Le jour du 20e anniversaire de la révolution roumaine, un débat télévisé à la chaîne communautaire d’une petite ville apprend à ses habitants que la révolution n’a pas vraiment eu lieu chez eux, que personne n’a été suffisamment courageux pour sortir dans la rue avant que le couple Ceausescu n’ait quitté Bucarest. (12h08 à l’est de Bucarest). Il ne se passe presque rien dans les films roumains : pas de guerre tragique ni d’épisodes glorieux de résistance au communisme, très peu de personnages promis à un noble destin, des villes grises, des campagnes désertées. Et pourtant, il s’agit à mon sens d’un des cinémas nationaux les plus fascinants du moment. La Roumanie nous offre des films qui, à partir de sujets peu glorieux, créent un univers fait d’absurde et de tragédie du quotidien, d’humour et de lucidité. Comme chacun sait, le sujet ne fait pas l’oeuvre. Et le cinéma québécois ne fait pas exception à la règle.

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À votre place, j’irais chercher mes analyses socio-cinématographiques ailleurs que dans La Presse. M. Lagacé ne semble pas s’y entendre beaucoup dans le domaine. En fin de chronique, il écrit :

« Le cinéma n’est que le reflet d’une époque.

Or, s’il ne se passe rien, dans l’époque, comment tu veux faire des films comme Les ordres ou Réjeanne Padovani? »

C’est à se demander si le chroniqueur-vedette de La Presse a vu Réjeanne Padovani ou s’il joue les provocateurs peu subtils. Dans ce film, il est question des relations troubles entre la mafia, les hommes politiques et le monde de la construction. Avez-vous, comme moi, une désagréable impression de déjà-vu ?

Ce qui me déprime, contrairement à d’autres, ce n’est pas qu’il ne se passe rien ; non, ce qui me déprime, c’est ce pressentiment tenace que l’histoire du Québec est en train d’effectuer une grande boucle. En d’autres mots, que nous sommes en train de revenir en arrière et que nous avons justement droit, en ce moment, à un triste remake de Réjeanne Padovani.

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Péladeau VS Péladeau

Bado, Le Droit, 24 mars 10.

Miroir, miroir, dis moi qui est le plus fort.

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