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La révolution tunisienne est en marche…

Ceux qui me connaissent savent certainement ce à quoi je passe une bonne partie de mon temps ces derniers jours : lire, lire, lire, sur ce qui se passe en Tunisie. Regarder des vidéos, consulter des pages FB, envoyer des messages à mes amies et amis là-bas, clavarder avec eux.

J’y ai vécu pendant huit mois en 2005 et une partie de mon cœur y est resté. Pour tout plein de raisons, dont cette révolution contre le régime de Ben Ali qui restait à faire.

Depuis vendredi, j’essaie de pondre un billet d’enfer sur les récents événements qui s’y produisent depuis le 17 décembre 2010. Mais ils déboulent tellement vites – et ils impliquent tant de données politico-économico-sociaux-militario-historico-religieuses, que je réécris mon texte à chaque jour, plutôt que de le mettre en ligne ici.


Photos Maurizio Giuliani

En voici donc une version, un peu toute croche, un peu nébuleuse, pas très claire, mais sentie, plus que sentie. Comme la révolution tunisienne, en quelque sorte.

Quand la rue fait tomber le dictateur.

Vendredi, Ben Ali est parti, en catastrophe, comme un voleur. Depuis, il s’est passé et se passe toujours bien des choses en Tunisie. J’y reviendrai plus loin. Mais avant, je veux insister sur ce vendredi 14 janvier 2011 qui fera date là-bas et, qui sait, ailleurs.

Je veux y revenir pour souligner, surligner, immortaliser, encore, le courage de ce peuple. Même le mot courage me paraît trop faible. Jamais la rue arabe n’avait encore fait tomber un dictateur arabe, à ce que l’on dit. Ben Ali n’était pas le moindre. Je salue donc les Tunisiens. Particulièrement la jeunesse, qui a mené, et mène toujours, la lutte dans la rue et via Internet. Voilà une raison pertinente à l’existence des réseaux sociaux.

Le régime de Ben Ali, que la plupart des médias hésitent encore à qualifier de dictatorial, l’était pourtant jusqu’au bout des ongles (surtout de ceux de Leila Trabelsi, sa femme).

Mais le monde occidental a toujours fermé les yeux pour une multitude de raisons, dont aucune ne justifiait le sort quotidien réservé aux Tunisiens : « paix social » ; rempart aux islamistes et aux immigrants de l’Afrique; relative égalité des sexes, éducation et santé gratuite; économie prospère; destination touristique bon marché.

En contrepartie, les chefs d’État de nos pays ont fermé les yeux sur ce qui devait leur sembler un détail : opposants politiques arrêtés, torturés, tués. Une presse non seulement muselée, mais manipulée. Une mafia, celle de la belle-famille présidentielle, qui profitait à elle seule de la fameuse prospérité économique du pays.

Et pendant ce temps, les adultes s’endettaient et les jeunes chômaient dans les cafés avec leurs diplômes universitaires gratuitement offert par l’État « démocratique ». Et tout le monde avait peur.

La Tunisie en 2005

Quand j’habitais à Tunis en 2005, le simple fait de prononcer le nom de Ben Ali dans un endroit public faisait trembler les gens qui m’accompagnaient. J’ai vu des cafés être fermés parce que l’on y avait parlé de politique. J’ai vu le propriétaire de mon appartement me demander de fermer mon téléphone portable avant de critiquer devant moi le moindre geste du parti au pouvoir. J’ai connu des gens qui avaient été torturés pendant la révolte du pain en 1984. Tous les gens rencontrés pendant mes huit mois là-bas avaient un ami, un frère, qui avait été menacé, harcelé, torturé par les policiers du dictateur. J’ai rencontré d’anciens intellectuels qui crevaient de faim, et leur famille avec, empêchés de travailler, empêchés de quitter le pays, parce qu’ils avaient osé à peine critiquer le régime policier de Ben Ali. J’ai vu mon rédacteur en chef publier en page 3, à chaque semaine et sans faute, un hommage à Ben Ali, sans quoi son hebdomadaire « indépendant » ne se retrouverait pas sur les rayons. J’ai entendu 3 000 histoires des sous-sols du Ministère de l’Intérieur.

Il y a presque six ans, personne n’osait défier le gouvernement. Pis, tout le monde, même les « artistes de gauche engagés » le craignaient, étaient terrorisés. Par une paisible soirée d’été à Tunis, les plus valeureux et plus téméraires me sommaient de ne pas marcher sur le trottoir du Ministère de l’Intérieur, où était posté en permanence et à tous les deux mètres, un policier armé d’une mitraillette. Ils avaient tous peur, Peur avec un immense et solide P.

Pire que la peur, les Tunisiens vivaient tout aussi intensément et quotidiennement la méfiance avec un immense et solide M. Tous se méfiaient des uns et des autres: dans ce pays surpeuplé de policiers (environ 160 000, soit un Tunisien sur 10), un système de mouchards s’était en plus installé : les policiers achetaient des citoyens à coups de nananes, de dinars, de montres et de privilèges, afin qu’ils dénoncent leurs compatriotes, s’ils osaient ne serait-ce que dire un méchant mot contre Ben Ali et son gouvernement.

Au départ, je les croyais tous paranoïaques, mais l’accumulation de témoignages et certains incidents qui me sont arrivés m’ont fait me rendre à l’évidence : une dictature policière pétrifiait ce peuple. Heureusement que l’on avait l’humour et l’intimité de nos chez-soi pour faire sortir un peu le méchant.

Dans l’intimité de nos appartements, mes amis et moi discutions souvent de la révolution. Nous nous amusions à former notre propre gouvernement. Un tel aurait le ministère de l’éducation, un autre celui de la justice. C’est toujours moi qui voulais jouer à ce petit jeu. Mes amis s’y prêtaient, mais sans vraiment y croire.

Quelques jours avant de partir, à tous les gens que j’avais connus là-bas, je souhaitais une bonne révolution… Il fallait voir les réactions. Tout le monde en rêvait, à voir leurs yeux briller à l’évocation du renversement de Ben Ali, mais personne n’y croyait.

On m’a dit que la seule manière d’y arriver serait de diriger un commando invisible qui pourrait enlever Ben Ali et toute sa belle-famille d’un seul coup….

Revirements majeurs

Puis, les choses ont changé. Il y a eu la crise économique et l’augmentation du prix des denrées de base, et le chômage qui a augmenté. Mais la révolution en Tunisie ne peut pas être réduit à cela : du chômage, de la pauvreté, de l’inflation, des crises économiques. Tout cela est souvent le quotidien des peuples du tiers-monde.

Quelque chose a éclaté en Tunisie, quelque chose que l’on pouvait sentir en 2005 et sûrement avant : un trop-plein, un nœud dans l’histoire, une page blanche face à l’avenir. Avec 70 % des Tunisiens âgés de moins de 35 ans, la « révolution du Jasmin » est arrivée.

La fin de semaine

Dans un premier temps (j’imagine qu’ils sévissent encore, mais cela semble s’être calmé), les anciens policiers restés fidèles au déchu dictateur ont foutu le bordel, pillé, brûlé, frappé et très probablement tué des leurs. L’armée les a ralenti et est venue en aide au peuple. Déjà, l’armée avait refusé de tirer sur les manifestants avant le départ de Ben Ali; des rumeurs courent aussi à l’effet qu’elle aurait eu un rôle à jouer dans le départ précipité du despote. Qu’importe. Elle n’éveille pas moins la méfiance de certains Tunisiens : on ne veut pas d’une armée qui prenne le pouvoir, d’autant plus que Ben Ali est un ancien militaire.
Voilà pour samedi et dimanche.

Lundi et mardi, les manifestations ont repris.

Après Ben Ali dégage, on entend maintenant dans les grandes villes de Tunis : RCD dégage.

Avant même l’annonce du nouveau gouvernement d’union nationale, on critiquait la présence de membres du Parti Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), le parti de Ben Ali, le parti unique qui n’osait se nommer depuis 23 ans, encore à la tête de l’État.

C’est qu’ils ne sont pas naïfs, les Tunisiens. Ils semblent avoir compris qu’il ne s’agit pas de chasser le chef pour vaincre le régime pourri.

Pour faire un parallèle local, chasser Charest et y substituer Normandeau ne changerait strict rien…

Bref, ces jours-ci, la rue tunisienne a peur qu’on lui vole sa révolution.

Aujourd’hui, en réaction au nouveau gouvernement d’unité nationale, où les postes et ministères clés ont été conservés par des membres du parti du RCD, les Tunisiens ont poursuivi par milliers, encore !, leurs manifestations. Encore des gaz lacrymogènes et des coups de matraque.

En fin de journée, certains membres de ce gouvernement ont démissionné (tous de l’opposition). Le président Mebazaa et le Permier Ministre Ghannouchi, tous deux intérim, ont quitté le RCD.

Qui sait ce que demain nous réservera ?

Une chose est certaine : Les Tunisiens ne semblent pas manipulés par des islamistes, ni par l’armée, ni par l’Occident, mais plutôt animés par une réelle soif de démocratie. Oui, la situation actuelle du pays, qui n’a jamais connu la démocratie, est plus que délicate et imprévisible.

Ils sont maintenant plus que jamais sous les feux de la rampe médiatique internationale. Et ils en sont parfaitement conscients.

Ils savent très bien que les citoyens des autres dictatures arabes les regardent. Si jamais la révolution du Jasmin devait vraiment aboutir à la démocratie, cela pourrait bien être la meilleure chose que le monde arabe ait connue depuis longtemps. Et pas juste le monde arabe, le monde tout court.

Bon, je rêve peut-être un peu, mais je le fais en mémoire des Tunisiens qui sont morts, soit par suicides, soit sous les balles, depuis un mois. Je crois qu’ils le méritent.

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  1. janvier 19, 2011 à 8:03

    C’est tout de même ironique.

    Dans un pays où sortir dans la rue relève de la témérité, où sortir dans la rue peut vous valoir des balles dans la tête, les gens sont quand même sorti. Et ils n’y sont jamais partis, jusqu’à avoir EXACTEMENT ce qu’ils demandaient. Ben Ali, dégage !

    Dans les pays où ce droit à la manifestation est acquis, protégé et respecté, deux ou trois personnes, sitôt taxées d’idéalismes, agitent leurs vaines pancartes, dans l’indifférence générale.

    Les Tunisiens ont fait preuve d’un courage qui manque cruellement aux autres peuples, nous inclus.

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