Je suis allée manifester mercredi dans les rues de Montréal pour la première fois de ma vie. Ce n’était pas ma première manif à vie. J’ai déjà manifesté à Québec, à Strasbourg et malgré moi à Tunis. Mais c’était une première à Montréal.
Je n’ai pas l’habitude de me ruer à toutes les manifestations. D’abord, parce que je travaille depuis toujours les fins de semaine. Or, ces réunions protestataires ont la fâcheuse habitude de se dérouler un jour où les gens « normaux » sont en congé.
Ensuite, parce que mon profil de journaliste historienne a tendance à souvent me garder d’épouser une cause précise, au risque de ne plus voir les autres. Même le temps d’une manif.
Je me suis néanmoins retrouvée, de plein gré et en colère, sur la rue Saint-Paul, devant les bureaux de l’avocat Brent Tyler, à manifester contre le récent jugement de la Cour suprême du Canada contre la loi 104. Y’a toujours bien des causes pour lesquelles on ne peut pas ne pas réagir, surtout en plein midi d’une journée de congé automnale, aussi froide soit-elle.
L’unanimité
La loi 104 a été adoptée à l’unanimité en 2002 par les péquistes, les libéraux et Mario Dumont. Depuis, on n’a jamais remis en question la nécessité de cette loi qui a amendé la Charte de la langue française afin de colmater la pernicieuse brèche. Même Pratte et Boisvert de la Presse sont d’accord !

Tout le monde est d’accord pour dire que le français prime sur l’anglais au Québec. Même les parlementaires à Ottawa qui, sur une proposition du NDP, ont voté cette semaine une motion (sans force de loi) le reconnaissant.
Jouons un peu
« Le français – son avenir, sa survie et sa santé – doit être protégé au Québec en tant que langue minoritaire au sein du Canada »
Avec une phrase comme ça, tout le monde se rallie.
Changeons un peu la phrase
« Le français – son avenir, sa survie et sa santé – doit être protégé, en tant que langue menacée de devenir minoritaire au sein de la Métropole d’une province officiellement francophone ».
Traduisez en anglais et voyez qui se rallie encore.
….
La loi 104 rouvre sans délicatesse aucune (et c’est tant mieux !?), le débat linguistique dans notre cher pays. Le débat omet toutefois de dire que la survie du français au Québec concerne et se joue d’abord et avant tout à Montréal. Le droit linguistique obtenu par les riches allophones (en majorité), ce passage par les écoles « passerelles », était, et sera, si rien n’est fait, majoritairement acquis à Montréal.
À Québec, comme partout ailleurs, personne ou à peine ne parle anglais. Il y est aisément possible de vivre et de travailler sans connaître l’anglais.
Les données du recensement de 2006 de Statistique Canada indiquent que le pourcentage de personnes ayant le français pour langue maternelle est passé sous la barre des 50 % à Montréal. Soit 4 % de moins qu’en 2001. Seulement 54 % des Montréalais parlent désormais le français à la maison.
Plus révélateur encore est l’indice de vitalité linguistique. Aussi appelé indice de continuité, l’IVL permet de mesurer la persistance et le pouvoir d’attraction d’une langue. Comment ? En divisant le nombre de personnes qui parlent par exemple le français en tant que langue d’usage (langue parlée à la maison) par le nombre de personnes qui le parlent en tant que langue maternelle.
1,07 pour le français, contre 1,48 pour l’anglais en 2006.
Bref, l’anglicisation de Montréal, si l’on prend un angle statistique, mathématique, se poursuit inexorablement depuis des années. Ceci est un fait et non pas une fabulation de nationaliste radicale, malheureusement.
La langue de mes futur petits-enfants
C’est donc avec ces chiffres en tête que je suis allée manifester. Plus pour Montréal en français que pour tout autre chose. Car si jamais je décide de m’établir définitivement à Montréal, j’aimerais bien que mes futurs enfants, mes futurs petits-enfants, parlent français, vecteur de ma culture, de la leur.
Parce que même si je choisissais de retourner vers ma région à 95 % francophone, je ne vois pas comment celle-ci pourrait conserver sa langue à long terme si la métropole, ville d’accueil de 88 % des nouveaux arrivants, perdait son médium culturel, la langue.
Source
Pendant la manifestation, je suis restée un peu en retrait. Je voulais observer. Y’avait plein de jeunes, pour la relève. Y’avait plusieurs têtes blanches, pour la continuité. Y’avait le Réseau de résistance québécois, pour la colère.
Y’avait pas de membres du PQ, ni du Bloc. Paraît que certaines têtes du cortège leur font peur. Ni candidat d’aucun parti politique municipal, pourtant en pleine campagne.
On était une centaine, gros max. Comme je suis une femme impatiente, je m’énervais de ne pas voir plus de gens. Je ne m’attendais pas à la réaction du Bill 63, mais bon. Patience, nous sommes en plein milieu de semaine et ce n’est que le début, qu’on m’a dit. Nous avons un an.
En effet, dans son jugement, la Cour suprême a donné un an au gouvernement Charest afin de refaire ses devoirs. La Cour veut bien d’une loi 104, mais moins « radicale ».
Je veux bien, mais connaissant Charest, nous sommes mieux de maintenir la pression. Depuis 2003, à tous les coups que son gouvernement a reculé et/ou réagi, c’est quand les manifestations devenaient fort nombreuses. Nombreuses non pas dans le sens qu’il y en avait beaucoup, mais bien sûr dans le sens qu’il y avait beaucoup de monde réuni en même temps. Car, c’est bon de le rappeler, une manifestation est efficace lorsqu’il y a beaucoup de monde. Beaucoup comme dans 50 000.
Comme je serai probablement au travail à la prochaine manif, je compte donc sur vous, gens normaux. Sur qui d’autre pourrais-je compter ?
Quand je dis VOUS, je ne m’adresse pas seulement aux souverainistes, mais aussi aux fédéralistes qui ont à cœur la survie du français. Et également aux apolitiques qui croient la bataille linguistique déjà gagnée. Et encore et surtout aux résignés qui croient la bataille déjà perdue.
Comme il y a enfin consensus sur quelque chose au Québec, ça serait bien qu’on arrête un peu de s’obstiner, qu’on fasse une petite trêve et qu’on sorte dehors dire que l’on veut voir nos petits-enfants parler français.
Y’a personne qui le fera à notre place. Surtout pas des juges en robe à Ottawa.