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Fragile laïcité en Tunisie

Quand je vivais en Tunisie en 2005, j’avais l’habitude d’envoyer à mes amis de longs courriels relatant mes aventures et impressions sur ce pays. J’en ai publié certains ici et , mais je n’avais jamais encore mis en ligne celui qui abordait les femmes tunisiennes… Je l’avais rédigé alors que je vivais à Tunis depuis à peine un mois.

Cinq ans plus tard, alors que le niqab de la « Madame » du cours de francisation du Collège Saint-Laurent à Montréal fait renaître un débat qui n’en finit plus de finir au Québec et ailleurs, en voici quelques extraits.

Toujours plus. Extraits. 15 février 2005

« D’abord, il faut dire que la femme tunisienne est de loin la mieux lotie du monde arabe question libertés, officiellement en les tous cas.

Par exemple, ici, « les hommes et les femmes sont égaux » depuis 1956. Ils ne connaissent pas l’iniquité salariale, elles . Contrairement aux autres pays arabes, la polygamie y est interdite. La femme a le droit de choisir son mari, le droit de divorcer. Beaucoup d’entre elles travaillent, sont profs, juges ou policières. Officiellement, selon les lois, les femmes de ce pays ont pratiquement le même statut que les Occidentales, sinon mieux, dans certains cas. »


N.B. : Le port du voile en Tunisie est interdit dans les établissements civiques depuis le depuis des années 80.

« Rien à voir avec les Saoudiennes, qui n’ont même pas pu voter aux premières élections municipales de leur pays la semaine passée. D’ailleurs, cette situation choque les Tunisiens, hommes et femmes.


Imen Chérif, chanteuse tunisienne

En théorie, donc, la femme de Tunisie ne subit pas de discrimination fondée sur son sexe. Pourtant en un mois, j’ai déjà entendu maintes histoires de mariages arrangés par le père, de projets de mariages, entre une Tunisienne et un étranger, contrecarrés par la famille. Ceci est une chose. Une autre est de voir les journalistes femmes à Réalités, pourtant réputées « libérales », se dérober subtilement à la couverture d’un événement, parce qu’il se déroule le soir. Parce que, en pratique, une femme seule, le soir, ça ne sort pas de la maison… »

N.B. : Réalités : hebdomadaire indépendant de Tunisie.

« Un samedi soir quelconque, par exemple. Vers 20 h. : Cafés, terrasses et restos du centre-ville sont pleins; il y a plein de vie. Si on s’arrête toutefois à regarder les gens, on n’y voit pratiquement que des hommes. Quelques femmes les accompagnent, c’est tout. « Où sont les femmes ? » disait la chanson poche. Aucune femme seule. Aucun groupe composé de femmes uniquement.

Ce qui choque surtout : la différence entre l’officiel et l’officieux. D’un côté, les gens me disent que les femmes ici ont tous les droits, qu’elles sont libres. De l’autre, ces mêmes personnes me disent qu’une femme qui marche seule la nuit, c’est une fille de mauvaises mœurs !

Source

Boîte de nuit

Néanmoins, une soirée en boîte de nuit en banlieue huppée de la ville vient nuancer et même entrer en contradiction avec ce que je viens d’écrire. Ainsi, si on prend le train ou le taxi un vendredi ou un samedi pour se rendre à La Marsa, on arrive dans une banlieue huppée, avec ses belles plages méditerranéennes où les boîtes de nuit sont légions. On paye 10 dinars pour entrer dans l’une d’entre elles et nous voilà au cœur d’un party bien arrosé d’alcool, où les filles sont aussi nombreuses que les garçons. Tout le monde danse sur des chansons « remixées » en arabe, en anglais, en sénégalais, etc. Outre la musique, on se croirait au Charlotte ou au Dagobert. Les boîtes de nuits sont universelles : des gens venus pour danser, d’autres pour draguer, des filles sexys venues se montrer, deux bonnes amies qui ont traîné leurs petits copains, mais qui les laissent assis à une table pendant qu’elles se font leur soirée à elles sur la piste de danse. C’est peut-être l’endroit le plus « occidental » que j’ai vu jusqu’à maintenant.

Après cette soirée, on m’a expliqué que la plupart des filles qui dansaient là-bas habitaient certainement en foyer universitaire à Tunis. Ou encore qu’elles y vivaient pour y travailler, mais que leur famille vivait en région. Bref, qu’elles ne rentraient donc pas chez maman et papa en fin de soirée.

Traduction : les parents de la majorité ne se doutaient pas du tout des activités nocturnes de leur fille en ce samedi soir…

Bon, bon, bon. Maintenant, il convient de nuancer le tableau. Ce n’est pas l’enfer au quotidien que vivent les femmes tunisiennes. En fait, tout cela me fait un peu penser au mode de vie que la religion catholique imposait à nos grands-mères : la famille, la maison, les repas, la virginité jusqu’à la nuit de noce, etc.

C’est comme si les lois de ce pays avaient « évolué » plus vite que les mentalités.

Mon ami Habib (un Tunisien) me répète inlassablement qu’il ne peut pas supporter cette mentalité qu’il nomme « tunisienne ». Je lui réponds qu’au Québec, on a eu une révolution tranquille et que tout ça a foutu le camp en une génération…

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi de nombreuses jeunes femmes de mon âge portent de plus en plus le voile. Plus que les femmes de 40-50 ou 60 ans. Habib m’a donné des explications, mais je n’en suis pas satisfaite. Il m’a dit qu’il me trouverait deux ou trois filles qui accepteraient de m’en parler pour que j’en fasse un article. J’espère vraiment que ça marchera. »

….

Pour plagier allègrement Jean Dion : La prochaine fois nous verrons comment le voile vient stigmatiser les efforts de la femme tunisienne pour trancher son dilemme entre officiel et officieux.

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